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A un moment, il faut choisir la route.
Charles a déplié la carte routière. Ici la courbe d’un tracé qu’on imagine vert et vallonné. Là le nom d’un village inconnu. On parle fort, le son de nos voix couvre à peine le bruit des moteurs.
En plein milieu de la route, on se fout pas mal des autos qui attendent ou qui pourraient stopper à un mètre de nos feux arrières.
Et puis le doigt pointe un nom, dessine un itinéraire. On va prendre à gauche, vers le nord, et suivre la crête qui nous place au-dessus des creux d’ombre et de mousse. Forcément on choisit la lumière et le vertige des descentes en quatrième, le glissé des courbes qui ouvrent sur d’autres lignes d’herbe et d’arbres. L’énergie est à gauche, vers ce point désigné comme une cible d’ombre sous un coin d’arcades. Ce sera EAUZE, près de CONDOM.
Alors un regard furtif à droite, la main gauche qui serre fort la poignée d’embrayage le temps d’écraser une vitesse au pied et les engins glissent en courbe avec nous dessus, déjà sur la route.
Dayton |
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D’abord une « base ». Un cadre faetherbed ou un double berceau, ça tient mieux et le guidonnage est plus contenu. Et puis, le moteur, forcément un moteur d’anglaises, un T120 ou unit ou pre unit voir un trois pattes, pour la pêche et l’architecture. Enfin les bracelets, le plus bas possible sur la fourche. Bien porté sur les poignets pour rentrer dans le virage, suivre la trajectoire intérieure et bouffer au plus près la ligne de courbe.
Plus de 40 ans que ça courait, cette envie d’envoyer sur un circuit. Confronter la bécane aux autres bécanes dans un défit de gosses. A qui tire au plus près du virage, à qui le premier coup de frein, et « kiss my ass » comme à l’époque.
Mon époque, c’était celle des samedis soirs à Bastille. J’y suis jamais allé à Bastille mais c’est ce qu’on racontait dans Moto Revue : un rencard entre meules pour s’allumer sur le périph et revenir tourner autour de la place, à faire rugir les chevaux du plaisir comme dit l’autre. Dans mon sud d’adolescent, pas de Bastille et de périph pour de vrai. Rien que des routes de campagne pour doubler les Motobéc et les 4L. Auch / Mirande aller retour, un frisson de virolos et de départementales, avec Jojo et Riton, sur des Terrot qui ont porté maman et le panier de légumes, avant de finir sous une bâche ou modifiés en bécanes de cross.
Alors les Triton et les réservoirs en alu, alors les freins à tambour double came avec prise d’air à l’avant… je les connaissais par cœur les noms des pilotes, d’Agostini à Barry.
Maintenant, je le tenais mon quart d’heure et mon Triton, il était à l’ombre en attendant le départ. Un dernier tour de clé, une dernière durite à vérifier et j’allais enrouler grave en souvenir du bon vieux temps.
NOGARO, le 3 août 2008
Dayton |
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Dick avait choisi un modèle Guzzi le Mans pour s’aligner avec les autres coureurs, dans la catégorie « motos classiques ». Cet achat avait grevé le budget familial plus que de raison et il attendait le jour de l’épreuve avec l’espoir d’empocher une prime qui payerait une partie des sommes qu’il avait dû emprunter. Et se raccommoder définitivement avec sa femme. La moto avait été démontée et remontée plusieurs fois, les éléments du moteur vérifiés minutieusement. Puis il avait fallu investir dans plusieurs trains de pneus, ce qui avait encore plombé ses finances. Et voilà que maintenant, c’était l’allumage qui déconnait. Une panne de bobine, il a pensé, en commençant une nouvelle fois à démonter le réservoir : desserrer les cables, dévisser les écrous … De temps en temps, il jetait un regard à Julia et la petite Flore, les deux amours de sa vie. Assises dans les tribunes, tout près du paddock, elles ne perdaient rien du manège de Dick, touchées toutes les deux par la sollicitude qu’il montrait à l’égard de sa machine, la précision de ses gestes. Aurait-il le temps de tout remonter avant le départ de la course ?
L’air vibrait maintenant des derniers vrombissements des moteurs. Une odeur d’huile brûlée et d’essence flottait autour de la piste, ajoutée aux vibrations de la lumière de l’été gersois. Sur la ligne de départ, tous les pilotes avaient enfourché leur moto et faisaient chauffer les moteurs, bruyamment. Julia et Flore cherchaient des yeux la combi jaune citron de Dick sans la trouver. Mais c’est quand il s’était assis à leur côté en soufflant « Ce sera pour la prochaine fois, elle refuse de démarrer », qu’elles ont su toutes les deux que le trajet retour dans le camion allait être particulièrement long et silencieux.
Nogaro 3 août 2008
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